L’autre jour, alors que je rendais visite à une amie d’un certain âge dans une résidence-services, j’ai engagé la conversation avec la directrice, Sein. Elle me confia qu’elle était originaire de Birmanie (aujourd’hui Myanmar). Je lui ai alors expliqué que pendant dix ans, dans les années 90, j’avais vécu en Thaïlande et qu’à plusieurs reprises, j’avais rendu visite aux réfugiés Karens dans la jungle à la frontière thaïlandaise.

À ma grande surprise, elle s’est exclamée : « J’étais moi-même une réfugiée Karen ! Étiez-vous parmi ces personnes qui nous apportaient des dons et chantaient pour nous ? » Lorsque je lui ai confirmé que c’était bien le cas, elle m’a serrée très fort dans ses bras, les larmes aux yeux.

Elle me raconta comment elle et les membres de sa famille avaient emporté ce qu’ils pouvaient et s’étaient enfuis à pied, à travers la jungle pour échapper aux forces birmanes. Elle ajouta combien nos visites leur étaient inestimables. Elle se souvenait très bien d’avoir attendu dans une file pour choisir un vêtement parmi les articles que nous avions apportés. Nous ne pouvions rejoindre leur campement qu’en pirogue, ce qui limitait ce que nous pouvions prendre avec nous. Même si nos efforts nous avaient semblé n’être qu’une goutte d’eau dans un océan de besoins, l’entendre évoquer sa gratitude nous a profondément émus.

Sein nous raconta qu’après quelque temps, sa famille avait obtenu des titres de séjour, s’était installée à Bangkok, et avait entrepris les démarches pour obtenir des visas pour les États-Unis. Après plusieurs années passées ici, elle avait obtenu son diplôme universitaire, s’était mariée avec un autre réfugié Karen, et ensemble, ils avaient eu un fils. Ils sont très heureux et reconnaissants d’être ici, même si la fuite hors de leur patrie demeure un souvenir vivant.

Elle raconta la crainte qu’elle avait eue de se retrouver sans chaussures, ayant marché pieds nus, adolescente, dans le camp de réfugiés. Elle expliqua que sa petite taille et sa silhouette frêle étaient dues au fait qu’ils avaient été malnutris. Je lui ai parlé de nos efforts pour collecter des provisions et de la façon dont nous les remettions à un pasteur qui se rendait régulièrement en voiture à Bangkok pour récupérer ce que nous avions rassemblé. Surprise, elle m’annonça que ce pasteur était justement un ami de sa famille, et que la fille de celui-ci était sa meilleure amie.

Plus tard, elle me confia qu’elle et sa famille étaient unanimes à dire que se retrouver ici après plus de trente ans n’était rien de moins qu’un miracle orchestré par Dieu. Désormais, lorsque je rends visite à mon amie âgée, Sein m’attend toujours à la porte. La voir me rappelle que chaque geste de gentillesse, aussi petit soit-il, a de l’importance. Même s’il semble n’être qu’une goutte d’eau dans un océan, cela compte pour quelqu’un.

« Lance ton pain à la surface de l’eau car, avec le temps, tu le retrouveras ».—Ecclésiastes 11.1